Chapitre VIII

Piaget était en consultation lorsque Dasein arriva. Ce fut la grise et farouche Sarah qui lui ouvrit la porte et lui demanda d’attendre au salon. Dans un accès bourru d’hospitalité, elle ajouta qu’elle lui apporterait du café s’il en manifestait l’envie.

Son estomac lui rappela douloureusement qu’il avait une faim de loup. Il se demanda s’il devait mentionner le fait.

Comme si elle avait lu dans son esprit, Sarah lui dit :

— Je parie que vous n’avez pas petit-déjeuné. Elle le considéra de pied en cap. On dirait que vous avez dormi tout habillé. Vous les docteurs, vous êtes bien tous semblables : aucun souci de votre tenue.

— Pour tout dire, je n’ai pas mangé, dit Dasein.

— Vous nous promettez une belle vie pour Jenny, mais elle atténua sa remarque d’un sourire.

Et Dasein, ahuri, découvrit une double rangée de fausses dents en émail dans ce visage ridé.

— Me reste un bout de chausson aux pommes et de la crème au Jaspé, dit Sarah. J’parie que vous aimerez ça.

Elle fit demi-tour et sortit de salon pour pénétrer dans une cuisine blanche et brillante que Dasein put entrevoir brièvement par une porte battante qui oscilla bruyamment après son passage.

Dasein repensait à ce sourire ; il se rappelait que Jenny lui avait dit que Sarah l’aimait bien. Sur une impulsion, il la suivit dans la cuisine.

— Je parierais que vous n’aimez pas servir les gens dans le salon, lui dit-il.

— Je sers les gens où il faut que je les serve.

Elle mit une assiette sur une table ovale, près des fenêtres qui donnaient sur un jardin fleuri éclairé par le soleil matinal.

— Asseyez-vous ici, jeune homme. Et elle déversa un épais flot de crème sur le monticule de croûte dorée.

Dasein sentit une forte odeur de Jaspé. Sa main tremblait lorsqu’il saisit la cuillère que Sarah avait placée à portée. Le tremblement cessa à la première bouchée.

Le gâteau était doux et sucré, riche en pommes.

Avec une sensation de choc, Dasein se vit comme dans un rêve manipuler la cuillère pour prendre une nouvelle bouchée, l’approcher de sa bouche, l’avaler.

Apaisement.

Je suis accroché à cette saleté, songea-t-il.

— Ça ne va pas ? s’inquiéta Sarah.

— Je… Il reposa sa cuillère. « Vous m’avez pris au piège, n’est-ce pas ? »

— De quoi parlez-vous ? demanda Sarah.

— Qu’est-ce que… Il montra le chausson. « …c’est en train de me faire ? »

— Vous vous sentez drôle ? avec une sensation de flottement derrière les yeux ?

— Je… Il hocha la tête. Les mots lui paraissaient insensés : Une sensation de flottement derrière les yeux !

— Je vous amène le Docteur Larry, dit Sarah. Elle se précipita vers la porte du fond de la cuisine et Dasein la vit courir dans le passage couvert menant à la clinique.

Elle réapparut bientôt, traînant Piaget. Le médecin arborait un visage soucieux.

— Qu’est-ce que Sarah me raconte ? commença-t-il. Il lui mit une main sous le menton, le regarda dans les yeux.

— Qu’est-ce que Sarah vous raconte quoi ? rétorqua Dasein et sa phrase lui parut idiote lorsqu’il s’entendit la prononcer. Il écarta la main de Piaget. Avec ses rides soucieuses, ses yeux clignés le docteur ressemblait à un Bouddha irrité.

— Vous m’avez l’air parfaitement bien, dit-il. Si des symptômes bizarres…

— Vous m’avez pris au piège, répondit Dasein. Voilà ce que je lui ai raconté. Vous m’avez pris au piège. Il fit un geste vers l’assiette devant lui. « Avec ça. »

— Ohhh, fit Piaget.

— Une réaction de rejet ? s’enquit Sarah.

— Probable, répondit Piaget.

— Ça ne rime à rien, contra Sarah.

— Ça peut se produire, dit Piaget.

— Je sais, mais…

— Si vous arrêtiez de parler de moi comme si j’étais un vulgaire échantillon sous une plaque ! rugit Dasein. Il s’écarta de la table, sauta sur ses pieds. Dans son mouvement, il envoya son assiette s’écraser sur le sol.

— Regardez-moi ce que vous avez fait ! s’exclama Sarah.

— Je suis un être humain, dit Dasein, pas une espèce de…

— Du calme, mon gars, du calme, fit Piaget. Dasein passa devant Piaget en le bousculant. Il lui fallait s’éloigner de ces deux-là sinon sa rage le consumerait. Son esprit ne pouvait se détacher de l’arme dans sa poche revolver. Foutu Selador !

— Eh, écoutez… attendez un instant ! lui criait Piaget. Dasein s’arrêta sur le seuil de la cuisine, se retourna pour regarder Piaget entre ses paupières mi-closes.

— Vous ne pouvez pas sortir dans cet état.

— N’essayez pas de m’arrêter, gronda Dasein. Le revolver était massif et froid contre sa hanche.

Piaget se tut – son calme semblait remonter depuis la pointe de ses orteils pour irradier par ses yeux calculateurs. Comme si l’homme se rétrécissait pour devenir une silhouette vue par le petit bout d’une lorgnette : lointaine, dissimulée.

— Très bien dit-il enfin. Sa voix aussi était lointaine. Dasein se retourna délibérément, franchit la porte, traversa le salon, sortit. Il sentit sous ses pieds le contact du béton de la cour de devant, puis l’herbe de la bande de stationnement. La poignée de la porte du camion était froide sous sa main. Il fit démarrer le moteur, considérant, comme dans un rêve, ses propres sensations.

Une rue passa devant lui, disparut… des panneaux… le revêtement rampait devant ses yeux… l’Auberge enfin. Il se gara devant le porche, à droite d’une vieille voiture de couleur verte, de marque indéterminée – sans importance.

Comme s’il s’éveillait, Dasein se retrouva la main droite posée sur la poignée de la porte de l’auberge – il essayait de la manœuvrer. La porte résistait. Un panonceau au beau milieu de celle-ci le narguait :

« Fermé ».

Dasein regarda le panneau : Fermé ?

— Vos bagages sont là, près des marches, Dr Dasein. Une voix que Dasein reconnut tout de suite – l’horripilant Al Marden : Autorité… Discrétion… Conspiration.

Dasein se retourna, son esprit semblait réduit à un noyau dense de concentration. Marden était debout, à mi-hauteur du perron : les cheveux roux, le visage étroit, les yeux verts, la bouche aux lèvres minces et droites sur lesquelles on aurait aussi bien pu lire la colère que l’amusement.

— Alors, vous me virez, dit Dasein.

— L’hôtel est fermé, rétorqua Dasein. Par les services d’Hygiène.

— L’Auberge, et le restaurant aussi ?

— Tout est fermé. La voix était plate, sans appel.

— Je n’ai plus qu’à retourner d’où je viens, c’est ça ?

— À votre guise.

— Vous avez d’autres hôtels…

— Plaît-il ?

— Il le faut bien.

— Le faut-il ?

Dasein fixa le capitaine. Il éprouvait la même sensation que précédemment avec Piaget : l’homme reculait.

— Vous pouvez partir ou retourner chez Piaget, dit Marden. Il saura vous caser. Si lointaine, cette voix…

— Retourner chez Piaget, répéta Dasein. Comment savez-vous que je viens juste de chez lui ?

Marden demeura silencieux, le regard fermé… distant.

— Vous allez vite dans le coin, poursuivit-il.

— Quand c’est nécessaire.

Retourner chez Piaget ? se demanda Dasein. Il sourit, caressant son noyau dense de concentration. Non ! Ils n’avaient pas songé à tout. Ils n’avaient pas songé absolument à tout.

Sans se départir de son sourire, Dasein ramassa sa valise le long de l’escalier, se dirigea vers son véhicule, lança le bagage sur le siège et grimpa derrière le volant.

— Autant laisser vous aider ceux qui savent s’y prendre, cria Marden.

Il ne restait plus qu’une vague trace de souci dans son ton. Le sourire de Dasein s’élargit et ce fut dans cette heureuse disposition d’esprit qu’il retourna vers le centre.

Dans le rétroviseur, il vit que la voiture de police le suivait. Il savait bien qu’ils ne le laisseraient pas se garer en ville, mais il se rappelait la carte qu’il avait vue affichée sur une fenêtre de la station-service : on y distinguait un parc régional sur la route ouest – le Parc Régional des Dunes.

Il descendit donc la rue principale, la voiture de Marden dans ses roues. La station-service géante se trouvait droit devant. Dasein vit la cabine téléphonique proche du parc de stationnement, vira brusquement, si bien que Marden le dépassa. Il pila, fit marche arrière. Mais Dasein était déjà descendu et s’approchait de la cabine.

Marden s’arrêta le long du trottoir et attendit, épiant Dasein. Le moteur de la voiture de patrouille semblait gronder sa désapprobation. Dasein se retourna pour jeter un œil à la station-service – l’activité y était étrangement normale : les voitures entraient et sortaient…, personne ne prêtait la moindre attention au policier ou à l’objet de sa curiosité.

Dasein haussa les épaules, entra dans la cabine, referma la porte.

Il mit dix cents dans la fente, composa le manuel, demanda le numéro de la Coopérative à l’opératrice.

— Si vous voulez Jenny, Dr Dasein, elle est déjà retournée chez elle. Dasein contempla, interloqué, l’écouteur dans sa main, tâchant d’assimiler les implications soulevées par cette voix féminine et hautaine : Non seulement ils savaient qui les appelait, mais en plus ils savaient pourquoi, avant même qu’il n’ouvre la bouche !

Dasein reporta son attention sur Marden, sur ses yeux verts, verts et cyniques.

La colère bouillonnait en lui. Il se maîtrisa. Que le diable les emporte ! Oui, il voulait parler à Jenny. Il parlerait avec elle plutôt qu’avec eux.

— Je n’ai pas le numéro du Dr Piaget.

Un soupir fort distinct provint de l’écouteur.

Dasein aperçut l’annuaire qui était accroché à la paroi de la cabine, sentit une vague de culpabilité l’assaillir, aussi déraisonnable qu’irritante. Il la réprima. Il entendit l’opératrice composer le numéro, une sonnerie.

La voix de Jenny répondit.

— Jenny !

— Oh ! Allô, Gilbert !

Dasein sentit un froid lui nouer l’estomac. Sa voix semblait si indifférente.

— Tu sais qu’ils essaient de me chasser de la vallée, Jenny ?

Silence.

— Jenny ?

— Je t’ai entendu. Et toujours cette indifférence… lointaine dans sa voix.

— C’est tout ce que tu as à dire ? Son ton trahissait la colère d’un homme blessé.

— Gilbert… Il y eut une longue pause, puis : « … peut-être qu’il vaudrait… mieux… que… juste pour quelque temps… quelque temps seulement… tu… eh bien… tu t’en ailles. »

Il sentait maintenant, derrière l’indifférence, ce que sa voix pouvait avoir de forcé.

— Jenny, je vais remonter jusqu’au Parc des Dunes et m’y installer avec le camping-car. Ils ne vont pas m’en chasser.

— Gilbert, ne fais pas ça !

— Tu veux… que je m’en aille ?

— Je… Gilbert, je t’en prie, reviens pour parler avec l’oncle Larry.

— J’ai parlé avec l’oncle Larry.

— S’il te plaît. Pour moi.

— Si tu veux me voir, tu n’as qu’à venir au parc.

— Je… je n’ose pas.

— Tu n’oses pas ? Il était outré. Quelles pressions avaient-ils donc exercé sur elle ?

— S’il te plaît, ne me demande pas de t’expliquer.

Il hésita, puis :

— Jenny, je vais réinstaller dans le parc. Pour faire le point. Je reviendrai ensuite.

— Pour l’amour du ciel, Gilbert – Sois prudent.

— Pour quelle raison ?

— Sois prudent… c’est tout.

Dasein tâta l’arme dans sa poche – masse pesante qui lui remettait à l’esprit les menaces inconnues de cette vallée. C’était là le problème : ces menaces étaient inconnaissables, informelles. À quoi-servait une arme contre une cible sans consistance ?

— Je reviendrai, Jenny, dit-il. Je t’aime.

Elle se mit à pleurer. Il l’entendit nettement sangloter avant qu’elle ne coupe la communication.

Les muscles crispés de fureur, Dasein retourna vers son camion, passa devant la voiture de police et fonça vers la route de l’est ; Marden le collait.

Qu’il me suive donc, l’enfant de putain, se dit Dasein. Il sentait bien l’inanité de ses actes mais pourtant quelque chose le poussait à se conduire ainsi. À dévoiler son jeu. C’était bien ça : dévoiler son jeu. Il le fallait peut-être pour obtenir les réponses à ses questions.

Il traversa la rivière sur un pont de béton, aperçut au travers des arbres des rangées de serres sur sa gauche. La route grimpait dans la forêt pour déboucher sur une lande désolée. Elle redescendait entre les broussailles et les épineux puis traversait un nouveau paysage : Au loin, les collines étaient boisées mais devant s’étendaient des croupes basses recouvertes d’arbustes rabougris, entre lesquelles des touffes d’herbes éparses sur un sol gris et dénudé alternaient avec des nappes d’eau sombres et méphitiques qui stagnaient dans les dépressions, loin de toute vie végétale.

Une odeur de soufre, humide et suffocante, planait sur la lande.

Ce fut presque avec un sentiment de déjà-vu que Dasein reconnut en ce paysage la zone des dunes. Un panneau brisé apparut sur sa droite. Il pendillait de l’un des poteaux. Le second était incliné selon un angle bizarre.

Parc Régional des Dunes.

Terrain de camping public.

Deux ornières s’enfonçaient dans le sable vers la droite, en direction d’une aire clôturée. Un bloc sanitaire ouvert en occupait l’extrémité. Des foyers en pierre délabrés se répartissaient près de la clôture.

Dasein emprunta le chemin. Le camion gagna l’aire de stationnement avec force cahots et grincements. Il s’arrêta près de l’un des foyers, examina les alentours. L’endroit était lugubre à souhait.

Le bruit d’une voiture qui peinait attira l’attention de Dasein sur la gauche : Marden vint s’arrêter près de lui, se pencha vers la fenêtre ouverte.

— Pourquoi vous arrêtez-vous ici, Dasein ? Il y avait un soupçon d’irritation dans sa voix.

— C’est bien un parc régional, non ? rétorqua Dasein. Y a une loi pour m’interdire de camper ici ?

— Ne faites pas le malin avec moi, Dasein !

— À moins que vous n’ayez une objection légale à formuler, je m’en vais camper ici.

— Ici ? Marden balaya du geste la désolation de l’endroit.

— Je trouve ce coin relativement sympathique comparé à Santaroga.

— Que cherchez-vous à prouver, Dasein ?

Dasein lui répondit par un regard silencieux.

Marden rentra la tête dans sa voiture. Dasein pouvait voir ses phalanges se crisper sur le volant. Puis le policier se carra contre le dossier, regarda Dasein dans les yeux : « Okay, Monsieur. Ça vous regarde. »

La voiture de police bondit en avant, fit demi-tour en soulevant un nuage de sable, regagna la route en vrombissant et disparut en direction de la ville.

Dasein attendit que la poussière soit retombée pour sortir. Il grimpa dans la cellule, fit l’inventaire de ses provisions de secours : haricots, lait en poudre, œufs lyophilisés, saucisses en boîte, deux bouteilles de ketchup, un bidon de sirop, une demi boîte de préparation pour pâte à crêpes… du café, du sucre… Il soupira, s’assit sur la couchette.

Dans la fenêtre qui lui faisait face s’encadrait un paysage de dunes de sable avec au milieu la bâtisse des sanitaires. Dasein se frotta le front. Il avait la migraine. Sa blessure à la tête l’élançait. La lumière impitoyable qui se déversait sur ces collines nues l’emplissait d’un sentiment de culpabilité.

Pour la première fois depuis qu’il avait conduit son camion dans cette vallée, Dasein se mit à s’interroger sur ses propres actions. Il avait conscience du caractère insensé dans lequel avaient baigné tous ses actes. C’était une pavane folle – Jenny… Marden… Burdeaux, Piaget, Willa, Scheler, Nis… Folle, mais avec une sorte de cohérence. Ses confrontations avec le désastre devenaient partie intégrante de l’absurdité ambiante.

Et il y avait la voiture de Jersey Hofstedder – peut-être le trait le plus significatif dans tout ceci.

Dans un brusque sursaut d’honnêteté envers lui-même, il se rendit compte qu’on l’avait encore une fois roulé, au lac. Le Nous qu’avait employé Jenny devenait un peu moins terrifiant : C’était le Nous de la cave et du Jaspé, le Nous qui patiemment attendait de le voir prendre une décision.

Elle était sienne, il le savait. Quels que puissent être les effets sur le psychisme de la substance issue de cette cave pourpre, la décision était sienne. Il devait la prendre de lui-même, sinon la folle pavane perdrait tout son sens.

Mais je lutte toujours contre ; je crains toujours de terminer avec ce « flottement derrière les yeux », sur une chaîne d’empaquetage à la Coopé.

Énervé, il sortit dans la chaleur de l’après-midi. Un corbeau solitaire volait au-dessus de lui, si près qu’on pouvait entendre le vent s’engouffrer dans son plumage avec un bruit de harpe.

Dasein considéra l’oiseau. Il lui semblait curieux de n’en voir qu’un seul. Les corbeaux n’étaient pas des animaux solitaires. Mais il était pourtant là : aussi seul que lui-même.

Qu’étais-je donc, que je ne puisse redevenir ? Et il se dit que s’il choisissait de s’opposer à Santaroga il finirait comme le corbeau solitaire, abandonné par ceux de sa race.

Le problème, il le savait bien, venait de cette tendance qu’il avait à vouloir rendre un rapport honnête à ceux qui l’avaient payé pour cela. La lucidité due au Jaspé l’y poussait. Son sens du devoir l’y poussait encore. En faire moins eût été une forme de malhonnêteté, un manque d’amour-propre.

Et il éprouvait une considération jalouse pour sa propre personne ; il ne pouvait en négliger le moindre de ses aspects.

Ce moi, ce vieux moi qu’il découvrait sous un jour nouveau, plus précieux qu’il ne l’eût imaginé, ce moi s’avérait un fardeau terrifiant. Il se rappelait encore la violence de la révélation du Jaspé, et la gamme qu’il avait montée pour atteindre ce sommet.

Le côté Si j’avais su de ce passé immédiat s’accrochait à lui comme un brouillard qui le fit frissonner malgré la chaleur de l’après-midi. Dasein frémit. Comme il serait agréable, songeait-il, de ne pas avoir à prendre de décisions. Et tentant de laisser cette chose qui hantait inlassablement sa conscience dresser sa tête de serpent antique et dévorer ses souvenirs troublants.

Sa vision de la vallée et de ses habitants prit un tour olympien : Ils dressaient près de lui leurs rangs fantomatiques, tels des dieux, qui auraient maîtrisé en eux l’homme primitif.

Me mettent-ils à l’épreuve ?

Mais alors, pourquoi Jenny m’aurait-elle avoué ne pas oser m’accompagner ici ? Et les enfants, où sont-ils ?

La partie froide et calculatrice de son esprit pesa ces réflexions et nota leur précaire équilibre. Quelle est la part attribuable à la drogue dans mes raisonnements ? Il se posa la question.

Une question essentielle, qui était au centre de toute décision. Où trouver un terrain solide pour s’y tenir et proclamer : « Les choses dont je dois décider sont celle-ci… et celle-là… et celle-là… » ?

Personne ne pouvait l’aider à le découvrir. Il le savait fort bien. Ce serait une longue quête. S’il faisait un rapport honnête pour l’équipe de Meyer Davidson, il signait la fin de Santaroga. Mais signer un rapport falsifié était implanter en lui-même un cancer.

Il s’était définitivement coupé de Santaroga, aussi nettement que par un trait de rasoir, se rendit-il compte. L’échantillon de Jaspé qu’il avait expédié à Selador hantait son esprit : c’est à ce moment que s’était produite la rupture.

Cela n’avait été qu’un geste, rien de plus. Symbolique. Une partie de lui-même avait su, dès l’instant où il avait posté le colis que le peu de Jaspé qu’il avait pu contenir serait définitivement dissipé à son arrivée. Il réalisa qu’il n’avait fait que lancer un défi à la face Santarogane de sa personnalité.

Burdeaux avait-il fait de même ? Quel colis avait-il échangé avec la Louisiane ?

Ce colis pour Selador : ce n’avait été qu’une pierre qu’on lance sans qu’elle puisse atteindre son but. Il se rappelait, étant enfant, avoir jeté un caillou à un chat qui était hors d’atteinte. Un chat gris. Il se rappela le silence soudain des oiseaux dans le jardin de sa tante, le chat gris furtivement apparu… le caillou lancé trop court.

Piaget était le chat gris.

Le chat du jardin avait levé les yeux, un instant surpris par le bruit ; avait évalué la situation, avant de s’en retourner à sa chasse avec un insultant dédain pour les petits garçons lointains et leurs lointains cailloux.

Qu’avait fait Piaget ?

Dasein éprouva soudain cette sensation mystique de se découvrir tel qu’en lui-même. Le ciel sembla vibrer. Il réalisa en cet instant à quel point il pouvait être seul, terriblement seul.

Nul groupe, nulle place dans la ruche bourdonnante, nulle part où se protéger des décisions personnelles qui pourraient le submerger… Quelle que fût sa décision, quelles qu’en fussent les conséquences, elle était sienne. Selador devrait subir la honte de l’échec de son agent.

L’université perdrait sa subvention somptuaire. Cette chose unique qu’était Santaroga pourrait disparaître.

Tout cela par une simple décision, un simple geste accompli par un homme solitaire perdu dans un coin de dunes dénudées, l’esprit vagabondant entre un chat gris et un corbeau perdu.

C’était l’instant d’une action constructive et tout ce qu’il avait à l’esprit c’était de réintégrer son camping-car pour manger.

Tandis qu’il se démenait dans l’espace confiné pour se préparer une vague omelette à partir d’œufs en poudre, le camion émettait des gémissements de protestation. La faim le tenaillait mais il ne voulait pas de cette nourriture. Il savait ce qu’il voulait – ce qu’il avait fui dans l’espoir d’y échapper mais que son corps réclamait avec une urgence douloureuse…

Du Jaspé.

La barriere Santaroga
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